L’hypocrisie langagière ou le mépris des classes bourgeoises

Car c’est par l’écriture toujours qu’on pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe, parce qu’elle est mimée par le visage, parce qu’on la voit sortir des lèvres, et que les lèvres plaisent et que les yeux séduisent. Mais les mots noirs sur le papier blanc, c’est l’âme toute nue.
— Maupassant, Notre coeur

Chroniques du Bel Canto d’Aragon, Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre, Commentaire de Charmes de Valéry, « La promenade dans nos serres » de Ponge, tant de textes qui témoignent de la difficulté littéraire de dire le réel. Entre signifiant et signifié, les mots peuvent paraitre impénétrables, intouchables et difficilement maniables en vue de la danse de la langue.

 

J’ai de nombreuses fois fait l’expérience d’une difficulté à émettre mon opinion, mon idée. Jusque-là, il m’était difficile d’assumer des choses concrètes qui sont pour la plupart abstraites, qui ne sont pas légitimes. J’avais peur qu’on me catalogue et qu’on pense que je trahisse les miens en pensant autrement, j’avais peur de la solitude parmi les intellectuels en affirmant mes idées. J’avais du mal à dire que je pensais que le racisme anti-blanc n’existait pas dans un milieu où tout le monde y croyait. J’avais du mal à assumer le fait que ma grand-mère ne savait ni lire ni écrire, parce que ça aussi, ça passait par le langage et que je n’aurais pas supporté qu’on la méprise avec des mots. Difficile de retranscription, la pensée est toujours plus claire et plus évidente lorsqu’elle sied dans le lieu embryonnaire qu’est le cerveau. Ça, c’est vrai pour tout ce qui m’était difficile à penser, à assumer. Comment retranscrire l’idée que ma henna n’avait pas porté le voile par « obligation » ou « soumission », qu’elle n’avait pas « trop chaud » en été, que ce n’était pas « dommage » pour elle de le porter ? Comment assumer que les violences policières sont réelles, que j’avais la haine contre tous ceux qui disaient que ça n’existait pas alors que je « les » voyais en tenue de cowboy à l’affût d’un dérapage à 500m de chez moi ? La difficulté tenait au milieu dans lequel je me trouvais. Semprun avait de jolies expressions qui lui permettaient de lutter contre cette difficulté même, difficulté qu’il considérait comme vaine et comme une paresse d’auteur dans L’écriture ou la vie (1994) :

 “On peut toujours tout dire, en somme. L’ineffable dont on nous rebattra les oreilles n’est qu’alibi. Ou signe de paresse. On peut toujours tout dire, le langage contient tout. On peut dire l’amour le plus fou, la plus terrible cruauté. On peut nommer le mal, son goût de pavot, ses bonheurs délétères. On peut dire Dieu et ce n’est pas peu dire. On peut dire la rose et la rosée, l’espace d’un matin. On peut dire la tendresse, l’océan tutélaire de la bonté. On peut dire l’avenir, les poètes s’y aventurent les yeux fermés, la bouche fertile. On peut tout dire de cette expérience.” 

disait-il, peut-être un peu trop prétentieux ou trop humaniste face à une société en mal des maux à mettre en mots.

 

L’importance des mots et du langage n’est pas artificielle, Freud m’a appris que chaque mot prononcé avait son importance. C’est ce pourquoi je détestais l’adjectif de « beurette » qu’on avait pour habitude de m’octroyer, parce que c’était raciste et parce que c’était me mépriser que de me qualifier de la sorte. J’ai toujours considéré qu’il était important de choisir les mots justes lorsque je m’exprimais face à des gens, qu’il fallait s’adapter au public qui m’était proposé, sans jamais les mépriser ou « devoir se mettre à leur niveau ». Je n’ai jamais modifié mon propos en fonction des gens à qui il était adressé. Je n’ai pas eu de mal à répondre à un mec quand il me disait « qu’il y a des endroits dans les cités où les femmes n’ont pas accès », ni à nier le fait que je n’étais sans doute pas très intéressante quand on m’a dit que j’étais « jolie mais bon, derrière ça y a pas grand-chose, non ? ». Douter de la réceptivité d’autrui face à son discours, au fond, c’est douter de son intelligence, c’est douter de sa capacité à entendre un propos intellectualisé. Bouffée de paresse serait qualifiée ma croyance de considérer que tout le monde n’est pas capable de comprendre, d’entendre et d’y faire écho avec sa propre vie.

 

Semprun voyait juste dans la « paresse » qu’il exprimait. Cette paresse dont il parle est à lier et à actualiser avec la paresse des dominants à penser que les dominés (j’entends par là les pauvres, les noirs, les arabes, les asiatiques, les femmes, les homosexuels, bref, les boucs émissaires quoi) n’entendront pas leur vraie personnalité au travers de leur langage. J’ai haï Macron et son mépris de classe face au mec qui lui dit qu’il ne parvient pas à trouver du travail. J’avais horreur de ce mépris, horreur qu’on me réponde que « c’est difficile pour tout le monde » quand je disais aux gens que mon frère avait eu des difficultés à trouver un stage ou une alternance. Non, ce n’est pas difficile de la même façon pour tout le monde. Ce n’était pas difficile de la même manière parce que toi, tu n’avais ni barbe, ni de nom de famille africain, ni de tête de mec de cité. J’avais détesté quand on m’avait dit que les vendeurs de drogue prétextaient un manque d’argent, de travail. J’avais détesté parce que ça m’était visé. Pas parce que je vends de la drogue, mais parce que c’est dans mon milieu que ça se fait le plus, et d’ailleurs, j’aurais bien voulu lui faire vivre leur vie dès le 15 du mois, histoire qu’il se rende compte de son ignorance. C’était toujours le même problème, « avis sociologique tout tracé » sur des choses à chaque fois inédites, eux-mêmes tentaient de m’apprendre des choses sur ma propre vie. C’était violent par le langage, j’entendais des choses qui m’étaient habilement destinées, des choses racistes, des choses sexistes...

 

Pierre de Villiers, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une « maladresse » lorsque Macron évoque le maréchal Pétain comme « un grand soldat de guerre ». Ça en est une pour vous-même, sûrement embarrassé et mal à l’aise de cette ignorance et de cette reconsidération complétement stupide retranscrite à la télé. Parce qu’au fond, ce n’est pas l’idée qui vous a mis mal à l’aise, c’est le fait de l’assumer. Même malaise quand on parle « des gens de couleur » pour désigner les noirs, ce manque d’honnêteté langagier rend bien compte du malaise qui subsiste. Moi j’étais noire et arabe et je n’avais pas de difficulté à le dire, je voyais que ça mettait mal à l’aise, qu’on préfère être subtile, qu’on préférait suggérer les choses. Ils auraient sûrement préféré que je dise que « j’ai des origines exotiques », comme au temps de l’exposition universelle des sauvages. Cette honnêteté cachée, dissimulée et pas assumée, c’était la même que quand on m’imitait vulgairement pour rire. Tout le monde riait sauf moi, parce que ce n’était pas drôle et parce que ce n’était pas moi. Pour moi, c’est de l’idiotie, rien que de l’idiotie.

C’est justement là où je veux en venir quand je parle de Valéry, d’Aragon ou de Mallarmé. Ils ont consacré la plupart de leurs œuvres poétiques à tenter de se défaire d’une artificialité de langage et d’une insignifiance hypocrite et lui, il vient détruire vingt ans de thèses et de théories avec des idées évasives. Sombre silence qui règne auprès des personnalités politiques, cette « maladresse » dont il a fait preuve n’est ni recevable ni acceptable. Si une telle chose avait été dite par n’importe quel dominé de la société, les réactions auraient été telles qu’il aurait dû justifier et censurer son propos. On ne m’a pas jugé de « maladroite » quand on a cru m’entendre dire que « tous les policiers étaient des connards » mais on a jugé « d’ignorant » celui qui m’a dit que « les pauvres de France n’étaient pas à plaindre » (hein ? qu’est-ce que tu racontes... ?)

 

Rimbaud disait que dès l’instant qu’un auteur écrivait « ‘je’ est un autre ». C’est cette nuance qui échappe à beaucoup lorsqu’ils écoutent du rap notamment, mais qui leur permet de justifier des propos inacceptables et racistes quand ces mêmes propos ne sont pas issus des classes populaires. Il faut qu’ils arrêtent de faire les choqués. C’est la violence qui les habite quand ils parlent des cités, des minorités et des pauvres qui me choque, moi. Le choc, c’est ce qui me traverse quand Sarkozy se permet de dire « on va vous en débarrasser de cette racaille hein, on va vous en débarrasser » avec des tours d’Argenteuil en arrière-plan.

 

On notera que l’on parle beaucoup du sexisme lorsqu’on parle de rap. C’est le cas, c’est vrai, mais qu’en est-il de la portée politique et de la dimension poétique de ces textes ? Françoise Vergès dit quelque chose de très juste dans un entretien avec Alohanews : « cette focalisation sur le rap est une focalisation raciale et de classe, de dire encore « ces gens-là ne sont pas aussi civilisés ». Excusez-moi mais dans le rock, il y a des chanteurs blancs très sexistes hein, ça me semble être des arguments non fondés. Quand on dit ça, on pense aux rappeurs noirs, pas aux rappeurs blancs. »

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Les résonnances entre les textes et la vie demeurent, c’est ces mêmes résonnances que je considère et que, moi, j’entends. Quand Damso chante « très tôt déjà j’ai connu le racisme en primaire, Valérie avait peur du noir mais ne parlez pas de lumière, les mots sont des armes qui aiguisent haine et colère », c’est son réel qu’il décrit mais on retient plutôt « tu baises avec moi, tu baises avec d'autres, même si j'fais pareil, c'est pas la même chose ». Moi, j’avais la haine de voir mon engouement se défenestrer face aux réponses de ce que j’avais considéré pour une fois, révélateur de ma vie. Je ne comprenais pas pourquoi on se concentrait là-dessus, ce n’était pas le plus important selon moi, c’était dévier le propos essentiel, intrinsèque, vers un mépris plus efficace. L’Hypocrisie préfère se concentrer sur ses tendances sexistes plutôt que sur sa manière de dire le réel. Diversion nécessaire face à un banlieusard qui dit ma vie, pas la leur. Processus pas étonnant, la vérité d’une vie extérieure à soi dérange, c’est embarrassant, on est toujours impuissant face à la douleur de l’autre. Pourtant, c’est très juste quand Booba dit « ils ne veulent pas nous voir ici, non, j’suis ce nègre au fond du wagon », c’est dire le réel d’une vie.

 

La maladresse n’a pas lieu d’être quand il s’agit de la censure qu’a subit le son de Kalash Criminel quand il s’est joliment permis de dire qu’il « baisait des mères comme Macron ». On ne lui laisse ni bénéfice du doute, ni occasion de supplémenter son texte à lui, on l’a d’office censuré, supprimé et catalogué. On ne lui a pas permis parce qu’il est noir, qu’il est issu d’un quartier populaire et qu’il rappe : CQFD. Je ne suis même pas un peu surprise de constater que le débat demeure pour Céline car les pamphlets qu’il rédigeait étaient antisémites, et qu’on ne sait pas trop si on doit légitimer ses autres œuvres littéraires. Mais on a quand même laissé le bénéfice du doute à Rousseau quand il considérait abrupte de « laisser un roman dans les mains des femmes », que le roman « pervertissait les esprits les plus simples ». De lui, on retient la justesse de son Contrat Social, mais pas son sexisme ni ses travers coloniaux. De même que par souci de classe, de même que par mépris des rappeurs, j’étais soumise à des attributions de propos qui venaient contribuer au fait que je n’étais pas comme eux : « t’as dit que tous les policiers étaient des connards », ce à quoi je réponds que « je n’ai pas dit ça, j’ai dit que beaucoup parmi eux l’étaient ». Et je n’avais pas honte d’assumer ce langage, c’était ce que je pensais. C’était ce que je pensais parce que j’avais dû douloureusement digérer le fait qu’ils insultent mon frère lors d’un contrôle, qu’ils méprisent mon oncle immigré et qu’ils rient de l’accent de mes grands-parents.

 

En fait, ce souci de langage, c’est un contraste avec l’exigence langagière qui diffère parmi les milieux. On parle de « commémoration » et de « devoir de mémoire » seulement quand ça arrange. Je n’ai jamais entendu personne commémorer mon grand-père qui se s’est battu pendant la guerre d’Algérie, je n’ai jamais entendu personne considérer qu’il était d’un « devoir de mémoire » de ne pas oublier l’extension coloniale impériale de la France et de se souvenir de la colonisation de mes familles.

 

Moi, j’ai jamais rien entendu de tel, ni moi, ni aucun des miens.

 

Hypocrisie qui réclame de « nous intégrer » et qui réfute ce qu’ils appellent le « communautarisme » de banlieue. J’avais horreur qu’on me rétorque qu’il était « difficile d’intégrer des gens qui eux-mêmes ne s’intégraient pas », que « ces gens-là étaient dangereux » qu’est-ce que ça voulait dire, ça ? Qu’est-ce que je devais comprendre quand une dame s’est permise de demander à ma mère comment elle avait vécu sa relation avec « un de ces gens-là » oui, « parce qu’ils sont violents la plupart du temps... » : elle parlait de mon père.  Évidemment que l’unité du pays est fragile quand leur intégration s’arrête à la coupe du monde et ses Pogba, Mbappé et Fekir, bien français pour le coup. Évidemment que personne n’a eu de mal à considérer mon grand-père paternel français quand il allait au front, ni mon grand-père maternel quand il allait se bousiller le corps à l’usine. Le malaise de la vérité passe par le langage. Adama Traoré n’a pas été « asphyxié », il a été tué sous les coups de violences policières. C’est dur à dire car c’est le reflet d’une politique d’exclusion, raciste et de déconsidération.

 

Finalement, je ne voulais pas être exclue d’un langage qui me permettait de dire ma vie, de juger des injustices et inégalités qu’elle réveillait. Maîtriser quelque chose en tant que femme racisée n’est jamais un avantage car je n’appréhendais pas les apories du langage. Il était mien et c’est justement ce qui les dérangeait.