Sanaä K : l'illustratrice du "moi" universel

À Adèle.

J’ai découvert Sanaä K en juin 2015 sur Instagram. Artiste, illustratrice et écrivaine, elle a publié son premier livre (ou sa première BD) Le Silence des Étoiles le 16 mai 2019 chez Marabout. Avant même sa publication officielle, le livre a été out of stock chez plusieurs librairies, ce qui a même nécessité une réimpression dès les premiers jours. Pour ma part, impossible de m’arrêter après la lecture du premier chapitre, ma lecture fut d’une traite !

En tant que femme, on ne la connait pas vraiment : pas de photo, pas d’âge approximatif, rien du tout. Pourtant, on a profondément l’impression de la connaître, d’être proche d’elle et de vivre avec elle ses péripéties du quotidien. Le peu qu’on sait d’elle, c’est au travers de ses dessins, de ses articles sur son blog et des petits mots qu’il lui arrive de répondre à ses 138 000 abonnés. Toutefois, son personnage autobiographique nous permet de saisir deux, trois petites choses : on sait qu’elle est brune, qu’elle écoute du Vitaa après un chagrin d’amour, qu’elle aime la bouffe… Enfin qu’elle nous ressemble un peu à toutes quoi ! Sanaä fait des siestes de quatre heures au lieu de vingt minutes, elle a le cœur brisé, elle a des problèmes d’argent, elle va au grec avec ses copines pour se consoler… Et c’est sûrement grâce à cela que l’on ressent une proximité, qu’elle parvient à toucher un public assez divers.

 

Qu’est-ce que l’on attend d’une artiste en 2019 ? Plus généralement, qu’est-ce que l’on attend d’une figure sujette à la représentation en 2019 ? Certainement plus la old-fashioned (c’est faux, elle a toujours autant de succès) Barbie des magasins de jouets, ni la chanteuse d’1m80 pour 60 kilos. Non, aujourd’hui on attend davantage des artistes divers.e.s comme Aya Nakamura par exemple, qui incarne « la parisienne » de notre génération : noire, de banlieue, qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui refuse de se plier aux principes et aux lois des Miss France. 

Si je n’ai jamais pu m’identifier à Barbie en étant enfant, c’est parce que Barbie est blonde, qu’elle est humainement impossiblement mince, qu’elle a les yeux bleus et qu’elle est blanche. Aucune de mes poupées ne méritait de s’appeler Mona, Sanaä ou Aya car aucune de mes poupées n’était noire ou arabe, aucune de mes poupées n’avait les yeux marrons et aucune de mes poupées n’avait des formes. Je mérite d’être représentée que je sois métisse, noire et/ou arabe, asiat’, immigrée, voilée, brune et que je fasse un 38 ou un 46. 

 

Le Silence des Étoiles est une BD illustrée à merveille qui raconte la reconstruction du personnage principal Sanaä après sa rupture avec Ismaël. Ce bâtard qu’on a toutes envie de détester a fait souffrir le personnage principal (ou l’auteure ?) en la ghostant sans avoir eu les cojones de lui dire qu’il ne voulait plus de cette relation.

Le personnage du petit cœur présent sur la page Instagram de Sanaä qui avait suscité une vague d’émotions et de messages de courage n’apparait pas dans la BD.


On y voit plutôt une jeune femme seule avec elle-même, tentant de faire face à ce silence dans les étoiles, à ces questions sans réponses et à cette douleur. Ce n’est pas tant la douleur banale et éphémère des films de Netflix qui est évoquée ici mais plutôt la douleur longue et difficile, celle dont on a l’impression qu’elle ne nous quittera jamais. 

Malgré l’histoire triste, il y a quelques touches d’humour que l’on peut lire et auxquelles on peut facilement s’identifier : le réconfort si important des copines, leurs gaffes, l’écoute interminable des sons de Vitaa avec les larmes (ou les crottes de nez… ?) qui coulent sur le côté du visage (bon ok ça c’est digne d’un film merdique mais je vous assure que bizarrement ça soulage un peu de faire la drama queen). 

Si l’on retrouve des moments pleins de tendresse, d’amitié et d’humour :

« - Faut que je me trouve un job

-      Pourquoi tu ne vends pas tes dessins ? 

-      Qui ça intéresserait ? 

-      Moi, mais je suis tout aussi fauchée que toi » ; l’on note également tous les systèmes de subterfuges trouvés et dénoués pour tenter de rassurer son petit cœur, tenter de le mettre sur off, de s’amputer de sentiments, d’être moins sensible, de ne plus aimer… : « Je m’en veux de m’accrocher encore… de toujours l’aimer », « Je le hais autant que je l’aime ». C’est justement cela que l’on aime lire chez Sanaä K, cette lucidité d’esprit et cette honnêteté intellectuelle qu’elle nous livre, l’acceptation de la tristesse et du sentiment. Tout n’est pas un jeu dans lequel on est le maître, parfois certaines choses nous dépassent et Sanaä l’illustre parfaitement bien. Je n’y suis pour rien mais c’est comme ça, je suis triste et je dois l’accepter. 

 

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A la manière d’Aragon évoquant Elsa dans ses poèmes, parmi quelques réflexions féministes, l’auteur se tiraille et oscille entre souvenirs, mémoire du temps perdu et présent de la narration. Le présent du personnage nous fait vivre ses solutions pour « oublier », pour « tourner la page ». Mais les analepses nous plongent dans la toute première rencontre avec Ismaël « Ce soir-là, en se quittant… J’ai su… J’ai su qu’il compterait. », dans les premières disputes, les premiers fous rires qui font sourire le lecteur et lui font adopter la posture nostalgique voire mélancolique de Sanaä. 

 

Si la douleur est toujours présente, elle permet néanmoins de se raccrocher aux autres moteurs de la vie : le travail, les amis, la nourriture et surtout de se rendre compte de sa propre valeur. De se retrouver soi, pour soi et pour l’amour de soi. Après un retour tant désiré de celui qu’elle aime, elle lui répond qu’elle n’en a « Rien à foutre de [ses] excuses ! », « Tu m’as brisé en mille morceaux ! Tu m’as volé mon temps et ma santé mentale ! Oublie-moi. Fais comme si notre relation n’avait jamais existé », elle s’affirme et se choisit elle-même parce qu’elle le mérite.  

 

Après un soir de rangement thérapeutique de son appartement qui lui a permis de faire le vide, Sanaä s’exprime :

« Ce soir-là, j’ai peint, dessiné, et même publié un article sur mon blog. Je n’avais plus rien fait de cela depuis le départ d’Ismaël. Alors que mon crayon remplissait la feuille, je compris. Ce n’était pas lui qui m’avait oubliée. C’était moi ! J’avais oublié. Oublié qui j’étais. Oublié de m’aimer. Oublié ce qui me rendait heureuse. Oublié mes aspirations, mes désirs. Il me fallait me rappeler. La mémoire. Me rappeler. Me rappeler. Comment se rappeler lorsque l’on est perdue. Dans l’immensité de l’univers. Dans une ville où il n’y a plus d’étoiles. Juste leur silence ! »

afin de conclure sur ce chapitre difficile de sa vie, mais aussi pour rebondir et pour avancer, tout simplement. 

 

Alors merci Sanaä. Merci pour ta force, merci pour ton engagement et merci pour l’espoir que tu transmets à travers tes milliers de petites étoiles, tu soignes mon cœur toi aussi.