Deux Frères de PNL remplit-il le contrat du meilleur album de l'année ?

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(La réponse est oui. Il n’y aura absolument aucune objectivité là-dedans, je préfère prévenir). « À rien ne sert de courir, il faut partir à point », c’est à ce dicton que le groupe PNL semble s’être soumis car c’est presque trois ans après la sortie de leur deuxième album Dans la légende que N.O.S et Ademo nous ont fait l’honneur de dévoiler Deux Frères, un album prévu pour le 5 avril qu’ils ont annoncé à la fin de leur clip « Au DD ». L’attente était longue pour les plus acharnés qui n’ont cessé de faire fuser des centaines de théories sur Twitter, qu’elles soient fondées sur les changements lunaires, sur la nouvelle coupe de cheveux d’Ademo ou encore sur la nouvelle peluche panda de N.O.S, mais personne n’avait prévu l’annonce d’un album, encore moins avec ce titre un peu en marge des deux précédents. Ils ont fait retomber amoureux tous leurs fans, moi y comprise :

 

Bien que les deux originaires des Tarterets aient joué depuis toujours sur la stratégie du silence et du « QLF » gang qui refuse toute interview, on est toujours surpris de voir la qualité de la promotion dont ils font usage. Par exemple l’annonce du clip “Béné” en 2017 mettait en scène un de leurs potes « wanted » sur des affiches placardées un peu partout en France et qui invitait à composer un numéro spécial qui ont permis à ceux qui avaient appelé le numéro d’être prévenus en avant-première de la tournée de concerts du groupe.

Ils ont misé gros sur cet album, proposant aux parisiens et banlieusards (j’ai essayé de chez moi à Cergy mais c’était évidemment pas disponible, faut pas pousser) de bénéficier d’une course Uber gratuite avec en prime une écoute de l’album pendant le trajet, tout ça accompagné d’une jolie berline décorée de la pochette du CD. Finalement, Tarik et Nabil ont poursuivi la fête le jour même en se promenant dans Paris perchés le haut d’un bus sans toit, toujours décoré de la pochette de leur album, avec tous leurs potes et la musique à fond, s’amusant à saluer ou faire chanter les fans qui passaient par là comme s’ils venaient de remporter la coupe du monde. 

Crédit photo : @ simon.guillemin  sur Instagram

Crédit photo : @simon.guillemin sur Instagram

 En ce qui concerne la découverte des sons plus précisément, on ne peut qu’être ravi. Les trois ans d’attente valaient le coup, les deux nous ont pondu un album digne de ce nom : irréprochable et j’ai envie de dire que c’est à leur habitude. 

Le clip « Au DD » annonçait un album assez sombre et presque triste, on voyait bien le vertige lié à la réalisation de toute cette nouvelle vie de succès qui n’aurait jamais été possible sans cette ancienne vie en bas des bâtiments. Le regard surplombant du haut de la Tour Eiffel traduit différentes interrogations : comment regarde-t-on ce qu’on a été quand on a changé mais que les autres sont toujours là où on aurait finalement dû rester : « La chaise est restée dans le fond du hall, moi j’suis plus là » (“Hasta la vista”) ?

 

Hormis leur propre intertextualité, on voit se dessiner toute une réflexion sur le motif du Temps perdu, mais surtout une opposition inquiétante entre « l’ancienne vie » et leur vie de succès qui n’est qu’un « leurre ». Le besoin incessant de répéter que « rien n’a changé » révèle le fait que cette vie de merde dont il était question rend paradoxalement les deux rappeurs extrêmement nostalgiques. La « vie d’avant », c’était cette vie sans succès et sans lumière qui permettait à chacun de voir les véritables intentions de chaque nouvelle rencontre mais c’est désormais impossible puisqu’après tout, on se rend compte que « Ces gens ne sont pas très fidèles » (“Zoulou Tchaing”). Loin de l’expression banale de ce cliché, PNL nous transmet l’idée que l’argent, le succès et la lumière ne sont que des illusions qui ne rendent pas plus heureux « Ce monde wAllah je l’ai vu wAllah/ Mais ce n’est pas ce que je croyais Manny » et qui surtout ne nous fait ni remonter ni rattraper le temps perdu, ce temps de l’enfance bercé sous la protection de « baba » : “J'ai envie de rentrer à la maison/Le chemin n’est plus l'même/Maintenant qu'on a le monde” (“Autre monde”).

 

En ce qui concerne leur père, après les quelques réfs dans les titres précédents, un son lui est exclusivement dédié « Zoulou tchaing » afin de lui rendre hommage. Ce « dit-ban » du 91 qui les a élevés seul et leur a transmis les valeurs de la famille n’est pas invincible, et c’est justement cette prise de conscience qui invite Ademo dans son couplet à se remémorer ces doux souvenirs convertis en doux mirages qui ne pourront plus jamais être revécus. Il y a l’idée de réactiver sans cesse les souvenirs qui permettent de garder les pieds sur Terre et de réaliser son évolution.

 

Si tout ça se résume à raconter ma haine
Priez pour qu’un jour, j’change de thème
Malgré tous ces billets, j’rattraperai jamais ce temps
J’vois mon âme qui chavire en bord de mer
J’pense pas à toi qu’une fois sur deux
J’ai pas pu être riche avant
Baba, pour ton sourire, j’donnerais ma vie
Et p’t-être même ma place au paradis
J’sais très bien qu’mon vécu n’est qu’un leurre
À côté d’ta vie de merde
J’montais sur le toit pour finir en pleurs
Seul à penser, j’baise le monde
J’suis pas trop aimé mais tant qu’toi tu m’aimes
Leurs faux sourires, je les vois
J’pense que tu sais de quoi j’parle
Ces sourires que tu croises et qui changent
Quand on te tourne le dos
Dis, tu penses que Dieu nous écoute ?
Dis, ces gens n’sont pas très fidèles
Différent, j’me sens comme toi
À me dire que j’partirai sur “la vie est belle”
Sur l’épaule, j’ai le Zoulou
Pour pas oublier que j’tiens d’un roi
Ce monde serait moche sans toi
Et j’refuse le paradis si t’y es pas
Putain ton cœur est fort
Tu t’rappelles, on était tit-pe
Toi, t’avais l’tard-pé
Tu nous disais “papa reviens d’ici peu”
J’t’aime, j’t’aime, j’t’aime
J’rêve d’effacer tes cicatrices
Et pour sauver le monde entier
J’donnerai pas un gramme d’ta vie

 C’est la figure du père qui a le plus compté, qui compte le plus et qui comptera toujours le plus, ils sont même originaux là-dedans car on a plutôt tendance à entendre des « maman t’avais raison » chez plusieurs rappeurs. Ici, c’est ce « baba » qui a forgé les deux hommes qu’ils sont aujourd’hui, celui qui a fait d’eux des inséparables, des gars loyaux et qui a su voir en eux tout ce qu’ils pouvaient vraiment être. C’est son seul amour qui importe, tant que baba est là, tout va bien et la vie ne vaut d’être vécue que pour la fierté ressentie et vue dans ses yeux. En creux de la relation fraternelle, ce qui triomphe par-dessus tout, c’est l’amour de la relation père/fils qui anime tout : « Baba pour ton sourire j’donnerais ma vie/ Et p’t-être même ma place au paradis » (j’ai cru mourir en entendant cette phrase tellement elle est belle), rien ne compte plus que la reconnaissance du père, rien n’est plus important que son amour qui garantit une vie un peu meilleure et une assurance éternelle pour la suite : « J’suis pas trop aimé mais tant qu’toi tu m’aimes ». 

Ça fait écho à la vie de n’importe qui : comment savoir ce que je suis devenu.e depuis toutes ces années ? Comment savoir si je vais dans la bonne direction ou si je me suis perdu.e ? C’est la fragilité de la vie de son propre père qui le fait s’interroger sur sa propre vie. Le temps passe et rien n’a pu le racheter : ni l’argent, ni le succès, ni sa volonté : « Pour l'instant je doute, un jour j'regretterai/ L’inspi’ s’en va comme toi bientôt ».

La conclusion à toutes ces interrogations est assez obscure et qui-plus-est apparait dès le premier couplet : « Même si j’meurs sur une plage, j’suis niqué pour la vie », c’est la vie d’avant qui a forgé celle de maintenant, irréparable et irrémédiable, elle a tout construit ou alors au contraire tout déconstruit, tous ces rêves d’avenir et de possibilités quels qu’ils soient. En fait, la vie n’a pas changé, c’est tout ce qu’il y a autour qui a permis cette transformation mais elle n’en a rendu aucun plus heureux : « Y a eu des bons moments mais beaucoup moins qu’ceux noirs/Qui s’installent dans mon regard dans mon miroir », « C’est pas normal d’être si malheureux » (“La misère est si belle”)

 

On voit se dresser l’idée d’une fascination et d’une ambivalence face à cette vie d’avant : pourquoi s’attacher à une vie qui ne fait rêver personne ? Si on perçoit en filigrane la dimension identitaire et l’importance des racines, on comprend mieux les paroles pudiques et timides inclues dans Le Monde Chico et Dans la légende, notamment « Mexico » et « Luz de Luna » qui anticipaient l’entrée à tâtons dans les pensées, sombres pour la plupart, des deux frères. Qu’il s’agisse d’Ademo ou de N.O.S, les deux se livrent presque entièrement mais attention, la pudeur reste de mise à travers la froideur du texte. On a beaucoup plus accès à de réels sentiments qui ne sont plus liés à la haine mais plutôt à l’amour : des paroles liées à son manque, à ce qu’il engendre comme douleur ou au réconfort qu’il permet. 

 

Même si cette attente et cette promotion construites sur le silence m’auront au moins permis de me rendre compte de l’illusion que j’avais de finir mariée à N.O.S, je savais déjà qu’il en avait rien à foutre des meufs mais il a en plus confirmé ses préférences : « Jamais les mêmes femmes : moi c’était les belles blondes », merci, t’as détruit tous mes espoirs ; ils ont eu le bénéfice de me donner envie d’aller faire un bisou sur le crâne (presque déjà lisse) de mon frère et de lui dire que j’l’aime, et ça c’est quand même sacrément puissant alors : MERCI PNL. Mais on va plutôt s’arrêter là pour aujourd’hui, je crois. 

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(En exclu la pochette de notre prochain album Un frère et une soeur. Bientôt dispo la mif, restez branchés…)

“J'ai aimé mon frère plus que ma vie, comme me l'a appris mon père” 😊